Saint Ouen (93)  
Logement social et sans abris

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Plusieurs incendies meurtriers en été 2005 dans des hôtels meublés ou des squats ont attiré l’attention sur le manque de logements populaires. Entretien avec Eric Récopé confronté à cette question dans sa paroisse.

Eric, vous êtes curé de St Ouen, ville de 40000 habitants de l’autre coté du périphérique. Quelle est la situation du logement ici ?

Saint-Ouen est, avec Aubervilliers, la ville de Seine Saint Denis qui compte le plus d’immeubles quasi centenaires, (plus de 50% datent d’avant 1949 !) avec des logements ouvriers, petits, vétustes, voire délabrés, qui se dégradent, faute d’entretien des  propriétaires et dans lesquels se réfugient les ‘laissés pour compte’ de notre société : sans-papiers, chômeurs, primo-arrivants, alcooliques, SDF… Nous découvrons aussi :que Paris et les villes limitrophes de l’ouest parisien  , sans aucun scrupule, déversent chez nous leurs ‘sans-logis’

Des squatters d’appartements parisiens délogés à grands renforts médiatiques depuis quelques mois atterrissent  dans des foyers-hôtels à Saint Ouen. (La Préfecture en a réquisitionné 10) Pendant quelques temps, les familles  sont prises en  charge par le service d’aide sociale de Paris. Mais, lorsque celui ci « ferme les robinets », ils se retrouvent sur le trottoir et submergent les services sociaux de Saint Ouen !

Dernièrement un  bus, affrété par des passeurs et chargé de sans-papiers a « délesté  sa cargaison » sur la place de la Mairie !

Il y a aujourd’hui à Saint Ouen 4000 demandes de logement et en Seine St Denis plus de 50 000. Ils vivent dans des logements trop petits ou insalubres ou bien sont hébergés par d’autres et s’entassent de manière inhumaine pendant des mois, voir des années. C’est  une bombe à retardement qui commence à exploser en chaîne dans toutes nos villes de banlieue. Il n’y a pas de jours sans que les journaux ne relatent des expulsions, des occupations… J’ai vu une famille d’un ancien diplomate ivoirien hébergée par les services sociaux de Paris dans une chambre d’hôtel ici. Ils étaient huit au total dans cette unique pièce. Cela a duré plus d’un an…. ! Nous sommes d’autant plus sensibilisés à cette question que beaucoup de nos paroissiens et d’habitants en souffrent.

La mairie est-elle active dans ce combat pour le logement ?

Pendant longtemps, la ville a usé de son droit de préemption afin d’éviter la spéculation immobilière et de maintenir le tissu social à majorité populaire (40% HLM et 60 % privé) Mais le contre-coup se fait sentir aujourd’hui avec trop de logements non entretenus. La municipalité  à donc décidé qu’elle ne pouvait plus ‘ajouter de la pauvreté à la pauvreté’ de l’ensemble de la ville et a eu une idée innovante et unique en proche banlieue: elle a passé une convention avec les promoteurs qui les engage à construire 40 % de logements sociaux , les 60 % restants étant soumis à la loi du marché. Il y a 30 chantiers en cours en ce moment. C’est ainsi que nous voyons une nouvelle tranche de population plus aisée s’installer , nous blanchissons !

Comment des familles sans abri se sont-elles retrouvées dans vos locaux ?

Suite à des effondrements de plafonds dans leur immeuble au mois de juin 2004, des familles maliennes prises de peur ont fait appel aux pompiers. Lorsque les pompiers se déplacent, la police les accompagne.. Constatant l’insalubrité des locaux, elle transmet aux services sociaux qui ne pouvaient qu’exiger l’expulsion de la douzaine des familles présentes.

Certaines ont fui vers d’autres squats ou chez des familles amies en s’entassant encore un peu plus D’autres ont demandé de l’aide. Elles ont d’abord été logées en hôtels, par la mairie et par la DASS, tout en manifestant avec le DAL leur demande d’être relogées par la commune. Fin août, l’argent manquant, les organismes sociaux  ont cessé de payer les chambres d’hôtel .et elles se sont retrouvées à la rue avec de nombreux petits enfants !

Soutenues et encadrées par le D.A.L, elles ont entamé un sitting de quelques jours devant la mairie qui refusait de les reloger vu que des milliers de personnes attendent un logement décent, certains depuis plus de dix ans !  Repoussées par la police, elles se sont retrouvées sur le parvis de l’église lors de la journée « portes ouvertes » de rentrée du catéchisme…

La décision de les laisser entrer a t-elle été immédiate ?

Non, car ils étaient arrivés là dans la nuit et nous ne les avons découverts que le matin. Nous en avons averti la mairie, mais le soir, il n’y avait aucune solution en vue, tant le climat s’était dégradé entre le DAL et la Municipalité., malgré une rencontre que nous avions favorisé dans nos salles. Nous avons alors réfléchis avec des représentants du Secours Catholique : Comment nos paroissiens peuvent-ils comprendre un soutien des squatters alors qu’ils attendent depuis des années une amélioration de leurs propres conditions de logement ? Comment accueillir des familles avec enfants dans une salle qui n’a pas les conditions d’hygiène? Que savons-nous des possibilités de règlement de leur problème ? Qui va les accompagner et les prendre en charge? Pour quelle durée… ?

Finalement, vous avez pris la décision de les faire rentrer...

Le soir, un violent orage a apporté un point final au débat : il fallait accueillir tous ces petits grelottants ….Nous l’avons fait  avec la conscience aiguë que nous ne pouvions pas offrir plus que ce nous avions. Nous avons fait avec eux un contrat : Cet accueil serait d’une semaine. Le local serait exclusivement leur lieu d’hébergement. Seules les familles pourraient y accéder. On a défini les contraintes d’hygiène et d’horaires pour la bonne marche de cet accueil. Les familles ont respecté ce contrat à la lettre.

Et pourtant, ils sont revenus...

A leur départ ils ont recommencé leur sitting devant la mairie, encadrés par le DAL. Mais refoulés par la Police ils sont arrivés devant l’église à nouveau. Cette fois-ci ; ils ont établi un campement sous bâche dans l’espoir qu’on allait leur trouver un toit. Une dizaine de jours plus tard ; .à l’aube,  ils ont été ‘embarqués’, la police a brûlé leurs couchages. Plus démunis que jamais,  ils sont revenus devant chez nous, alors qu’il pleuvait. Nous leur avons à nouveau ouvert nos salles. Mais devant l’impasse du dialogue entre leurs délégués et la mairie, nous nous sommes davantage impliqués auprès des familles pour connaître leurs désirs, sans passer par le DAL.

Un Fils de la Charité africain de l’équipe a établi des rapports de confiance avec eux.. Par ailleurs nous nous sommes concertés avec les services sociaux. Ils nous ont demandé de leur trouver un hébergement d’un mois ou deux en attendant mieux, les hôtels étant saturés et chers. Le Secours Catholique a pu se faire prêter des salles paroissiales dans une ville proche pour répondre à l’urgence. Nous souhaitions offrir un toit et une vie moins traumatisante à ces mères et leurs petits enfants, à l’abri du combat politique voulu comme ‘exemplaire’ par le DAL .

Plus d’un an après, seules deux familles, à l’origine sans-papiers sont toujours hébergées conjointement avec le Secours Catholique, malgré de multiples démarches en direction de la Préfecture. Elles sont régularisées mais après beaucoup de promesses, rien n’est vraiment réglé pour elles au niveau logement

Quelle fut la réaction de la communauté chrétienne?

Nous avons sans cesse expliqué à la communauté où nous en étions et ce que nous avions négocié. A 80 % nos paroissiens sont d’origine étrangère, et connaissent eux-mêmes souvent des situations de logement précaires, l’insalubrité, la sur-occupation des logements. Nous avons constaté un élan de générosité, discret mais efficace, de leur part, malgré quelques réactions marginales de certains qui auraient souhaité que la mairie s’embourbe dans ce problème ou que ces familles, de religion musulmane, aillent demander de l’aide à la mosquée ; alors que nous avions un dialogue constant avec ses responsables encore plus démunis que nous.

Cet événement a t-il favorisé le dialogue avec les autres confessions religieuses ?

Loin de nous diviser, cette épreuve a été l’occasion d’un rapprochement avec les représentants de communautés musulmane et juivede Saint-Ouen avec lesquels nous entretenons des rapports réguliers et conviviaux depuis deux ans à l’occasion des grandes fêtes religieuses et qui sont confrontés à la même réalité.

C’est au cœur de ces événements, que nous avons décidé de lancer un appel solennel commun dans les médias  (qui s’est révélé après coup prophétique) afin d’attirer l’attention des pouvoirs publics à tous les niveaux sur le dramatique problème du logement chez nous et en Seine St Denis, sans pour autant entrer dans le combat politique local. Cette initiative a été très bien accueillie par tous .

Au lieu de nous diviser, nos religions ont montré qu’elles peuvent aider au dialogue. Car nous sommes tous frères face à Dieu.

Propos recueillis par Patrick Ballonard.

Décembre 2005. Paru dans Chantiers n° 148

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